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Aujourd'hui, c'est un grand jour. C'est le début du bonheur pour maman. Elle quitte papa. Je sais que je ne devrais pas être heureuse car mon père, lui, ne l'est pas. Mais pour une fois qu’il va souffrir et pas elle, je ne peux pas m'empêcher d'avoir un rictus au coin des lèvres. Je l'observe la mine triste et absente et pourtant j'ai toujours ce sourire que je parviens, non sans mal, à éviter d'arborer. Bien sûr, je me répète sans cesse que je ne devrais pas vouloir le malheur de l'homme sans qui je ne serai pas de ce monde, mais c'est plus fort que moi. Les images des coups à répétition, assénés à ma gentille maman qui, au fil des crises, a vu son visage se déformer, prendre diverses couleurs, se déchirer jusqu’à s'étioler et devenir laid, me révolte. Maman si belle avant avec ses longs cheveux noirs lisses et soyeux, ses grands yeux malicieux rehaussés par des cils profonds et épais. Maman si fine et si chic malgré son éducation à la campagne et son manque d’argent. Maman, enfin, si gracieuse et si douce avant que ce père imbibé d’alcool et jaloux ne la traite pire qu’une bête féroce.
Je ne sais plus quand tout cela a débuté. Je sais juste qu’il y a eu un avant, un pendant et qu’aujourd’hui commence l’après.
A cet instant je devrais être chez ma tante maternelle mais je n’avais pas envie de la laisser seule avec mon père alors qu’il ne veut pas entendre parler de cette séparation. Je suis vraiment ravie de cette nouvelle vie qui doit démarrer dès ce soir mais j’ai une appréhension qui, malgré tout, me ronge les sangs. Papa est si imprévisible ! Ses réactions peuvent être aussi brusques que tendres dans un laps de temps très court. Certes, c’est lui qui a apporté les cartons vides pour que maman puisse prendre ses affaires et les miennes, mais je me méfie. J’espère encore que ma présence l’empêchera de frapper une nouvelle fois sa femme mais je ne me leurre pas. Il y a bien longtemps que je ne suis plus un frein à ses débordements violents ! Il ne s’en est jamais pris à moi mais quand je fais mon enfant (si peu souvent !), ma mauvaise tête, c’est maman qui reçoit la raclée qui m’est destinée. J’ai dix ans depuis quelques jours et il y a des années que je n’ai pas pris la moindre fessée. Mais la souffrance morale qu’il m’inflige à chaque fois en frappant la douceur de mes jeunes années, cette culpabilité que je ressens lorsque je panse et cautérise les plaies qui envahissent le visage de cette femme, sont bien pires que les fessées que j’aurai tant aimé recevoir ! Rares sont les enfants qui réclament des baffes ! Je fais partie de ceux là. Malgré moi. Pour elle.
Cette nuit j’ai très mal dormi. Je partage mon lit avec ma mère depuis qu’elle a pris la décision de partir. J’ai bien senti qu’elle avait, elle aussi, du mal à trouver le sommeil. Elle avait pourtant les yeux fermés mais sa respiration loin d’être calme et tranquille m’a confirmé, qu’en vérité, elle ne dormait pas. J’ai fait comme elle , croyant qu’ensemble, à force de faire semblant, nous parviendrions à nous réfugier dans les bras de ce cher Morphée. Mais les pensées, les angoisses ont empli ma tête et mon corps toute la nuit avec en prime, une boule ou un creux (je ne saurai le définir) au sein de l’estomac.
Maman, elle, est restée immobile tout au long de la nuit. Seul son souffle saccadé trahissait cette absence de sommeil et plusieurs fois j’ai cru qu’elle dormait enfin. Mais en la voyant ce matin, les traits tirés et le regard triste malgré un sourire de façade, je ne doute pas un seul instant que cette nuit fut aussi longue pour elle que pour moi. J’imagine d’ailleurs sans mal, malgré mon jeune âge – mais est-on toujours jeune quand on subit une telle enfance emplie de culpabilité ? – quelles pouvaient être ses pensées.
La peur tout d’abord des réactions de mon père. Elle sait très bien que ce n’est pas parce qu’il a fourni les cartons qu’il ne s’opposera pas, de quelques manières que ce soit, à son départ réel et immédiat. La peur aussi de ce qui nous attend à toutes les deux. Certes, elle a un emploi en tant que vendeuse de chaussures. Mais avec son maigre salaire il va falloir payer le loyer, m’entretenir pour que je continue le plus longtemps possible l’école qui lui est si chère, essayer de survivre avec un seul salaire quand, pour beaucoup de familles, même avec deux revenus, c’est déjà difficile. La peur, enfin, de ne pas être à la hauteur, quand, depuis plus de douze ans, mon père ne fait que la rabaisser à longueur de journées. Elle qui prend conscience, depuis peu, depuis qu’elle a rencontré Mathilde, une amie à qui se confier, qu’elle n’est pas une ratée, une fille d’immigrant niaise et sans intelligence avec son pauvre français aux accents fortement portugais.
Et si c’était son mari qui avait raison ? Pourra-t-elle s’occuper de moi sans encombre et recommencer une vie de femme ? Non, non, pas avec un homme ! Rien que l’idée de partager de nouveau sa vie avec un autre mâle, la dégoutte. Non, juste reprendre goût à la vie, confiance en elle. Ces évidences qui n’ont l’air de rien comme ça mais qui sont beaucoup pour ceux à qui elles font défaut. La peur de ce départ, des cartons à faire, à mettre dans la voiture sous le regard attristé ou haineux de celui, qu’un jour de neige, elle a épousé. Et l’excitation aussi ! Dormir la nuit prochaine sans cette angoisse qui lui dévore les entrailles. Savoir qu’elle est en sécurité, son enfant auprès d’elle. Comprendre qu’à son premier réveil dans cette nouvelle existence elle sera sereine pour aller travailler. Espérer, enfin, qu’il ne sera pas derrière la porte ou plus tard au téléphone à la harceler. Car maman a peur de lui, c’est indéniable.
Il n’y a qu’à voir son corps qui se raidit ce matin en entendant mon père tousser à son réveil difficile pour ne pas en douter ! Il est déjà 11 heures quand il se lève. Il faut dire qu’hier soir, par chance, il est sorti et saoul comme il était en rentrant il n’a pas eu la force, l’envie, le courage ou peut-être les trois à la fois de venir la réveiller. Les cartons sont maintenant tous faits. Nos affaires se résument à peu de choses. Des vêtements, un brin de vaisselle et de linge de maison et nos livres. Autant dire six cartons et trois grands sacs de supermarché.
Avant qu’il ne sorte de la chambre, ma mère commence à descendre ces maigres souvenirs de douze années de vie commune. Elle me charge des sacs en plastique transportant les ustensiles de cuisine. Nous commençons le lent ballet des allées et venues dans les escaliers. La voiture de Mathilde nous attend en bas. Mon père ne semble pas réagir. Il est très calme, presque serein. Son regard est étrange mais je préfère l’éviter, toute entière engluée dans ma culpabilité à son égard. Après quelques allers et retours je remonte chercher l’avant dernier carton avec maman. C’est notre dernier voyage, ensemble, dans cet immeuble. Lorsque nous rentrons, pour la dernière fois, dans ce qui fut le théâtre de quelques petites joies et de beaucoup de peines, mon père est dans la chambre conjugale. Je me baisse pour ramasser le carton lorsque j’entends le cliquetis d’une arme. Je lève les yeux machinalement. Une déflagration hurlante perce le lourd silence dans un sifflement caractéristique. Le temps est comme suspendu. La tête de ma mère explose. Son corps s’affaisse à quelques centimètres de moi. Je suis tétanisée. Incapable de bouger, je n’ose regarder mon père, ce meurtrier. Et s’il me tuait aussi ? J’en suis à penser ça quand un second coup de feu résonne dans la pièce. Ca y est cette fois ! Ma dernière heure a sonné ! Je sens pourtant mon cœur battre à tout rompre. Quelques gouttes de sueur dégoulinent dans mon cou. Pas de doute possible, je suis en vie ! Je parviens enfin à lever les yeux . Mon père gise en plein milieu du salon, le fusil à la main, la poitrine déchirée. Je demeure hébétée, sans pensée, absente. Les voisins, alertés par le bruit de la vieille arme paternelle, accourent. Le spectacle sanguinaire qui s’offre à leurs yeux fait jaillir de leur gorge des cris insoupçonnés. Madame Camille, la voisine du deuxième étage me prend dans ses bras, me soulève et m’emporte. Je la suis docilement. Au moment de passer la porte, je me retourne sur ce carnage. Mes yeux parcourent lentement les murs, le mobilier, la mare de sang et ces corps décharnés. Plus de doute maintenant. L’avenir est bien ailleurs. Mon enfance vient définitivement de trépasser.
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C’est fait. Je viens de me regarder dans un miroir. Quatre mois depuis l’accident. Quatre mois d’enfer. Quatre mois de souffrance. Accident bête s’il en est. Mon chien, un dog allemand trop vieux pour avoir encore de l’odorat. Une nuit. Je me lève. Il saute sur moi. Un visage en moins. Plus de menton, plus de bouche, plus de nez, plus de joue droite.
A l’instant, je viens de me voir tel que je suis. Sans bande Velpeau, sans cathéter, juste quelques pansements sur des plaies béantes. Des larmes ? Même pas. Vide. Le grand. Le profond. Anéantissement. Le plus total. Dormir. Pour toujours ? Pourquoi pas ?
Puis les jours passent, je me lève. Enfin. Je quitte cette chambre. Visite des couloirs. Pour commencer. Mais je respire très mal. Mon autonomie est donc limitée. En cinq mois, je
n’ai atteint dans cet hôpital que le fond du couloir de l’étage où je suis soignée. Rentrer chez moi ? Pas demain la veille. On dit que tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Dans ce
cas, je ne vais pas tarder à devenir Wonder Woman. Enfin, la copie difforme de la super nana de mon enfance. Bizarre de penser à la petite brune à ceinture brillante alors qu’on est cloîtré dans
un espace restreint drogué à la morphine, un tuyau dans les fosses nasales et des perfusions pour s’alimenter. La vie, décidément tient à peu de chose. Des souvenirs débiles et tout de suite on
se raccroche à cette merde qu’est l’existence. Ou que nous sommes. Au choix. Mais franchement je ne crois pas que je deviendrai un jour plus forte. Ca veut dire quoi être plus fort ? Faut se
faire bouffer la tronche pour être plus fort ? Plus fort que quoi ? Que la tragédie qui tombe sur chacun d’entre nous. Moi, je me suis fait dévorer la face par mon meilleur ami, un chien. Mais
d’autres meurent de faim, d’accident de voiture, ou sous le coup des attentats. Moi au moins je vis. C’est ce que ma fille me dit. Elle veut que je me batte, elle. Mais je n’ai pas cette
force. Sans visage, je crois qu’on ne se rend pas
compte. Dans cette société ? Impossible. Et elle qui est accrochée à son miroir comme à mes jupes quand elle avait quatre ans devrait comprendre cela mieux qu’une autre.
Seule, je le suis. Nous le sommes tous, certes. Dans le bonheur comme dans la peine. Les déchirures sont égoïstes. Personne ne peut rien faire. Même les médecins sont désemparés
face à mon état. Alors, moi ! J’ai vu plusieurs fois un psy avant d’affronter le miroir. Il parait que c’est pour m’aider, pour éviter trop de souffrance morale. Mais je ne souffre plus. Me voir,
affronter le trou béant qui mange mon visage n’est que la suite logique et irrémédiable d’une minute d’inattention que je paye au prix fort. J’imaginais bien pire avant le reflet du miroir.
Ce n’est pas pour autant que je suis soulagée. Il va falloir affronter la suite, une sortie prochaine, enfin dès que je pourrais respirer. Penser que même la plus moche d’entre les moches sera
toujours plus belle que moi. Me coltiner les images de ces femmes adorées, placardées sur les murs de toutes les villes, dans les magasins, dans le petit écran et savoir que jamais oh grand
jamais je ne pourrais plus prétendre à un regard masculin. Effrayer les autres, voilà la promesse d’avenir que la vie me réserve. Solitude, désarroi, moqueries sont mes gains à cette sacrée
loterie. Et certaines hissent haut l’être comme style de vie et bafouent le paraître. Qu’elles se taisent ! Pauvres nanties de la beauté qui se regardent satisfaites dans leur miroir, qui chaque
matin mettent rimmel et rouge à lèvres pour être encore plus désirables. Plus de lèvres pour le faire. Quant à mes yeux, ils ne sont plus que des billes inexpressives où la peur s’est nichée à
côté du désespoir. En sortir ? Comment ? La greffe du visage n’a jamais été faite. Et ce n’est pas sur une petite femme comme moi que l’on tentera le coup. Qui suis-je pour prétendre à ce type
d’intervention ? Quel chirurgien aura le courage de greffer un nouveau visage sur ce trou béant, de braver un comité d’éthique pour me rendre ma dignité, celle que tout être humain est en droit
de posséder : se montrer à la société et être accepté. Mon cerveau explose de toutes ces pensées. Aucune issue possible. Que l’on bande de nouveau mon visage et qu’on me laisse dormir. Pour
toujours. A jamais.
Deux mois ont passé depuis que je me suis vue pour la première fois dans ce maudit miroir. L’espoir est revenu. Un chirurgien est prêt à greffer un visage sur le mien. Il faut juste trouver la morte qui pourra me le donner. Horrible de souhaiter la mort d’une femme pour que je puisse vivre dignement. Egoïsme ? Qui ne l’est pas ? Quand on touche le fond, aucune morale ne peut décider de notre sort. L’éthique n’est qu’un code social qui ne peut s’appliquer à l’individu sans avenir, que je suis. Peu m’importe que la morte soit laide. Je veux juste un menton, une bouche, une joue et un nez. Que l’on recouvre ma face d’une peau nette et même craquelée, voilà ce que je souhaite de tout mon être. J’attends ce moment avec impatience. La peur est là mais ai-je le choix ? Le chirurgien m’a prévenu. C’est une première. L’intervention sera lourde et la réussite de celle-ci très incertaine. M’en moque. Je prends le pari. Souffrir physiquement. Sept mois que je le subis. Pour quoi ? Pour rester enfermée à jamais. Alors même la plus petite chance je veux la saisir. C’est de la folie mais au point où j’en suis…
La nouvelle est tombée ce matin. Une femme vient de mourir cliniquement. La greffe est possible. Je passe sur la table d’opération dans quelques heures. Dans ma perfusion coule des somnifères. Je dois me reposer avant le jour J, celui de ma renaissance.
Je me réveille. Des crépitements d’appareils photos parviennent à mon oreille. Des bruits de voix résonnent derrière la porte. J’ouvre péniblement les yeux. Le sourire bienveillant du chirurgien adoucit mes craintes. Il me dit que tout s’est bien passé. Je dois me rendormir et ne pas faire attention au remue-ménage provoqué par la tonne de journalistes. C’est une grande avancée de la médecine. La greffe d’un visage n’a jamais été réalisée. Je représente l’espoir. Je m’en serai bien passé. J’ai l’impression d’être enserrée dans un étau en fer. Je suis reliée de tous les côtés. Des têtes vagues se penchent sur moi. Dormir, dormir. On verra après.
Ils m’avaient prévenue que ce serait terrible. Que, malgré les antalgiques, la morphine et autres dérivés, la douleur serait omniprésente, tantôt violente, tantôt lancinante mais toujours assassine. Les deux premières semaines, j’ouvre à peine les yeux. La surveillance médicale est à son comble. Beaucoup de visites dans ma chambre. Des médecins mais sans blouse blanche et avec des costumes sombres. Je les entraperçois à demi dans mon coma léthargique mais leurs voix me parviennent par bribes…éthique... respect du protocole…capacités psychologiques du patient… sont des phrases répétées à plusieurs reprises. Ma douleur ne les intéresse pas. Ils sont là pour juger de l’avancée scientifique et médicale. Je veux qu’ils sortent. Je sonne une infirmière. Qu’on me laisse tranquille. Quand bien même il a bénéficié d’une intervention qui va révolutionner certaines défigurations, le cobaye a le droit de morfler en silence.
Les jours passent et le ballet incessant des experts médicaux, des journalistes de presse et des hautes personnalités du comité d’éthique cesse progressivement. Parallèlement je reprends des forces. La douleur s’atténue. Je vais devoir attendre encore quelques semaines avant que l’on m’assure la bonne prise de la greffe mais les deux chirurgiens qui m’ont opéré sont optimistes.
Je ne me suis pas encore regardée dans un miroir. J’ai peur de ce que je vais voir. Bien sûr, ils m’ont montré les photos de mon nouveau visage quand il était sur l’autre femme. Mais je n’ai jamais réussi à m’imaginer avec cette tête. J’ai des pommettes saillantes et elle n’en avait pas. Un nez courbe et elle un nez pointu. Tant de différences qui me font redouter le pire, qui hantent mon sommeil maintenant que le mal physique ne se substitue plus à mes rêves.
Ce matin j’ai passé les trois semaines critiques. Les chirurgiens m’ont annoncé la bonne nouvelle avec des grands sourires et les bras chargés de Champagne. Mais je n’ai pas le cœur à fêter cette semi réussite. Tant que je n’aurai pas découvert à quoi je ressemble, si le travail a été bien fait, si mon rétablissement est synonyme de pleine réussite, je ne veux pas trinquer. A moins que... Le chirurgien avait anticipé. Le psychiatre accompagnée de l’infirmière en chef entrent dans ma chambre. Elle tient une paire de ciseaux et le psychiatre un miroir. L’heure a enfin sonné. Je m’y suis préparée depuis des jours mais je ne suis pas certaine que ce soit le bon moment. Maintenant que je vais enfin savoir quel est ce faciès que l’on m’a greffé, je n’ai plus qu’une envie. Celle de déguerpir d’ici en quatrième vitesse, ou de tomber raide inanimée pour toujours, la seconde solution étant plus probable, vue ma situation. Mais, forcément, je reste plantée dans mon lit. Reliée par les deux bras, dans l’attente des gestes précis qui me dévoileront à tous ces yeux avides et curieux, pleins d’espoir et d’appréhensions. Un silence lourd s’installe. Le temps est suspendu aux gestes experts du chirurgien, aux clics des ciseaux habilement donnés, à la peur qui plane au dessus de ma tête. Vite que tout cela se termine. Qu’on en finisse enfin ! Les bandelettes tombent en accordéon sur le plateau en fer. Je sens l’air qui progressivement effleure mon visage. Mes mains, machinalement touchent le bas de ma joue gauche. Je sens quelques coutures mais la peau semble lisse. Le sang tape dans ma tête par à-coups réguliers. J’ai la trouille, celle qui vous paralyse et vous fais haleter. Une boule se forme au creux de mon estomac. Et les bandelettes tombent et tombent encore. Mon menton est totalement découvert. Puis mon nez et c’est enfin tout le visage. Le miroir est toujours dans les mains du psychiatre. J’oscille entre l’envie terrible de recouvrir cette plaie que chacun regarde d’un œil scrutateur et celle irrépressible et violente d’arracher cette glace qui me montrera telle que je suis maintenant. Le psychiatre s’avance. Sa voix est douce et apaisante. Il me décrit ce qu’il voit avec un sourire omniprésent sur les lèvres. Ses yeux brillent comme ceux des chirurgiens. A leurs regards, j’espère que le résultat est à la hauteur de mes espérances. Tout en parlant, le spécialiste de mon état mental tourne lentement le témoin inébranlable de mon image. Apparaît alors une tête qui m’est inconnue. Seuls les yeux, bien qu’encore boursouflés se rappellent à mes souvenirs. Mais la bouche aux fines lèvres, le nez aplati et les cicatrices qui s’étendent sur toute la hauteur me sont si étrangers. Mes mains parcourent toute la surface de ce qui a été greffé. Le contact physique de cette nouvelle peau n’est pas désagréable, même si tous les hématomes ne sont pas encore résorbés et font des boursouflures. Le miroir se rabaisse. Les mains applaudissent les deux maîtres qui ont réussi ce challenge. Je m’enfonce dans les draps. La tête bien enfouie. Qu’ils fêtent ça ailleurs. Moi, je n’ai toujours rien gagné.
Les mois se sont succédé depuis l’opération. Je suis rentrée chez moi et malgré le suivi psychiatrique, ma vie tente de reprendre son court normal. Loin du tumulte médiatique et des défilés de médecin, je réapprends les gestes du quotidien. Ce matin j’ai fait ma première sortie au supermarché, seule et sans cacher mon visage par un chapeau et un grand foulard. J’attends mon tour pour payer mes achats à la caisse quant une femme toute souriante s’approche de moi. Françoise, ce n’est pas possible ! Depuis le temps ». Le miroir que j’ai décidé d’acheter m’échappe alors des mains. Le verre éclate en mille morceaux sur le sol. Dans les débris le visage d’une morte. Dans ma gorge le cri d’une âme emprisonnée.
23 décembre. La course contre la montre est lancée. Vous vous étiez bien juré pourtant au lendemain des fêtes de l’année passée que vous vous y prendriez plus tôt. Mais non, nous sommes le 23 décembre et rien n’est fait. Pas le plus petit cadeau pour vos enfants, pour votre conjoint (quel drôle de nom pour la personne qu’on aime), sa famille et la vôtre. Pour le repas, ce n’est pas mieux avancé. Ah ? Ca se fait chez vous mais vous n’avez pas d’argent. Alors là, c’est effectivement un peu plus compliqué. Et le crédit vous y avez pensé ? Oui, oui, vous en avez trop. Ok, ok. Et le loto, les « gratte-gratte », le hasard quoi ? Vous venez d’acheter un millionnaire. Et vous attendez quoi pour gratter ? Bien sûr vous vous exécutez et oh, vous avez gagné ! Ouiiiiiii ! 3000 € ! D’un coup vous y croyez à la magie de Noël… Tout d’abord, direction le buraliste pour vous faire payer. Mais pas de chance (eh oui, on ne peut pas gagner à tous les coups) il faut aller dans un bureau de la Française des Jeux. A 15 Kms ! Et bien sûr vous êtes à pied ! La course conte la montre va être pire que tout ! Oui il y a un bus pour y aller. Toutes les heures. Et vous voilà à courir vers l’arrêt et attendre 45 minutes car vous êtes trop en retard ou trop en avance. Il fait froid bien sûr, puisque nous sommes fin décembre. Un blizzard s’est levé et vous avez oublié votre écharpe et vos gants dans la précipitation. Décidément, quelle galère Noël. Vous montez enfin dans le bus où s’entassent comme du bétail des tonnes de gens qui, comme vous, vont faire leurs achats. Vous observez bien la route de peur de manquer l’arrêt. Mais comme il y en a pour un minimum d’une demie heure et que vous n’avez rien à lire vous trouvez le temps long. Les autres ne vous intéressent pas. Vous pensez aux 3 000 euros que vous êtes impatient de percevoir. Et à ce que vous allez en faire. Pleins de cadeaux aux enfants et à votre conjoint pour commencer. Pour la famille vous verrez sur les stands de produits régionaux ou artisanaux dont regorgent tous les centres commerciaux en cette période fête. Quant au repas, vous optez pour une livraison traiteur. Il faut marquer le coup. C’est Noël !!! Vous arrivez enfin au bureau de la Française des Jeux et miracle il est ouvert ! Comme il se doit en pareilles circonstances, vous affichez un sourire rayonnant. 3000 euros en cette période de vaches maigres, ce n‘est pas rien ! D’un coup vous êtes réconcilié avec le monde des vivants, avec la tradition de Noël – après tout Jésus et le bon Dieu existent certainement puisque vous avez gagné- vous qui ne bossez plus depuis quelques mois et qui voyez s’accumuler, impuissant, factures et endettement. On vous donne votre chèque mais pas d’espèces. Vous allez devoir aller à la banque. Ah, si vous le déposez il va être aspiré par le compte gourmand ? Oui, oui, effectivement. Vous négociez avec la gentille dame blonde d’une cinquantaine d’années qui délivre le passe à la consommation pour qu’elle vous remette un chèque pouvant être payé par une banque. Elle s’exécute. Elle fait sa B.A de Noël. Oui, vous y êtes arrivé. Vous êtes fier. Mais il est déjà 16h30. La banque est à l’autre bout de la ville et ferme dans une demie heure. Un taxi ? Non, avec les embouteillages ce serait pire que tout. Le bus ? Oui, mais lequel. Vous sortez rapidement de l’agence, demandez votre chemin pour aller au bus le plus proche à un gentil bonhomme qui promène son chien. Vous arrivez à l’endroit indiqué, haletant, dégoulinant de sueur malgré le froid, mais optimiste. D’autres personnes attendent à l’arrêt, c’est bon signe. Vous fumez une clope car vous êtes convaincu que ça fait toujours arriver les bus. La première bouffée après la course arrache la trachée et c’est ce que vous préférez. Non non, vous n’êtes pas masochiste, vous êtes drogué. La superstition tient ses promesses, le bus arrive. Si tout se passe bien vous êtes à la banque dans moins de 15 minutes. Allez, allez, démarre, dites-vous intérieurement à ce chauffeur de bus qui se moque de Noël car il bosse pendant les fêtes. Il est 16h55. Vous êtes devant la banque. Le vigile ne veut pas vous laisser entrer. Vous lui promettez 50 € s’il fait un effort. Forcément, il accepte. Les guichetiers ne sont pas heureux de vous voir arriver. Ils ont leurs courses à faire eux aussi. Vous mettez bien trois minutes à chercher le chèque que vous avez planqué dans la poche de votre sac qui en compte 10. Vous le dépliez, fier et heureux de le tendre à monsieur grincheux-j’ai-fini-l’heure-c’est-l’heure. Il regarde le montant. Vous regarde de nouveau. Nous n’avons pas cette somme à la caisse. Il faudra revenir demain, les coffres sont inaccessibles ! Vous commencez à voir rouge. Ils commencent tous à vous gonfler. Vous demandez si vous ne pouvez pas au moins avoir une partie de la somme. Non, ce n’est pas possible. Vous n’avez pas de compte ici. Vous demandez si vous pouvez en ouvrir un. Non, ce n’est pas possible les chargés de clientèle sont partis. Ok, ok, vous montez d’un ton. Vous hurlez que c’est inadmissible. Vous avez besoin de cet argent. Le vigile, alerté, entre en trombe. Ils vous attrape par les épaules et vous jette dehors avec en prime un grand coup de pied au cul ! V’la pour les cinquante Euros ! Vous vous retrouvez sonné sur le bitume. Vous rentrez chez vous moitié à pied, moitié en bus. Vous arrivez dans votre trois-pièces à 21 heures. Abattu, fatigué et irascible. Votre conjoint vous attendez en faisant les cent pas dans le salon. L’ambiance à la maison est, depuis des semaines, très tendue. Vous décidez de ne pas discuter, de ne pas vous défendre pour éviter que ça se termine en engueulade notoire mais non. Vos résolutions sont bien faibles à côté du torrent de reproches dont vous assaille votre cher(e) et tendre. T’as vu l’heure ? Et les enfants ? T’étais où ? T’es déjà pas fichu de bosser alors si tu traînes en plus ! Etc.. etc.… Vous rétorquez, parler plus fort que l’autre et finissez par claquer une porte au hasard et par vous enfermez. Demain, vous serez de nouveau seul. Demain vous percevrez ce chèque.
La nuit passe. Le jour se lève. Vous déposez les enfants au centre de loisirs. Vous filez à la banque. Recevez l’espèce entre vos mains. Vous économisez 50 € car le vigile de la veille n’est pas là. La journée s’annonce plus calme que la veille. Vous prenez un taxi. Vous pouvez vous le permettre. Vous allez dans le centre commercial le plus proche. Là, vous vous battez avec les caddies des autres acheteurs frénétiques de Noël, qui se bousculent, s’invectivent, se regardent de travers et sont prêts à se battre pour un jouet à la mode. Votre pugnacité l’emporte et vous parvenez non sans mal à prendre le dernier micro Star’Ac qu’attendait votre aînée. Vous restez des heures devant les rayons disques, traiteur, livres, vêtements. Votre caddie est plein. Il est déjà 18 heures. Vous êtes fier même si vous avez dépensé les ¾ de la somme. Après tout les dettes, on s’en fout. Demain est un autre jour ! Encombré comme vous êtes, vous décidez de prendre un taxi qui vous prendra bien sûr 2 € par bagage. Avec la montagne de cadeaux que vous avez, vous imaginez le tarif. Tant pis, c’est Noël. Et pour une fois vous allez gâter tout le monde. Vos enfants seront fiers d’annoncer à leurs copains tout ce qu’ils ont eu, signe de votre bonne santé économique. Votre conjoint retrouvera le sourire et vous fera peut-être de nouveau confiance. Il ne vous traitera plus de looser et vous referez enfin l’amour. Quant à votre famille et à la sienne, ils seront épatés de voir à quel point vous savez vous débrouiller sans leur demander de l’argent. C’est heureux donc que vous rentrez au logis. Vous avez attendu le taxi un petit quart d’heure dans le froid mais tout ce qui vous occupe mentalement c’est votre arrivée au foyer. Les rues illuminées défilent derrière les vitres arrière de la voiture. Quelques minutes plus tard vous êtes chez vous. Moyennant un généreux pourboire le taxi accepte de vous déposer devant votre entrée de HLM. Par chance vous habitez au premier étage. La concierge qui, est exceptionnellement là, vous aide à monter vos paquets, des fois que vous auriez de quoi payer ses étrennes Vous entrez. Vous allumez la lumière les bras chargés. Personne. Plus de meuble. Sur l’unique table restée dans le salon, un mot : « Tu reverras tes enfants dans 15 jours. Toi et moi c’est terminé. Ne me cherche pas. B. »
Le compte à rebours avait été lancé. A courir après le superflu vous aviez perdu l’essentiel. Toujours à vos dépens, vous apprenez qu'aucun cadeau ne vaut les rires de ceux qu’on aime.
EtC
Ecrit le 22 décembre 2005
Je rôde depuis la nuit des temps sur cette terre des hommes. J’accompagne chacun d’eux tout au long de leur vie. Parfois omniprésente et parfois par à-coups ponctuels et sévères, je visite chaque vie qui peuple cette planète.
Je suis là quand l’hiver est rude, quand les tempêtes grossissent ou que les sauterelles se ressemblent et détruisent les cultures. Je suis là également derrière les épées, les canons, les femmes seules, les enfants emportés par quelque épidémie. Je suis là encore quand l’homme erre dans le désert aride, quand il s’épuise sous le joug de l’asservissement ou même quand il quitte une femme éplorée. Je suis là quand l’enfant meurtri par les coups destructeurs d’un être déjanté pleure au fond de la nuit, seul, abandonné.
Je suis omniprésente dans les grandes cités, dans les bidonvilles de Mexico comme dans les coins les plus démunis de la région parisienne. On me déniche même et de plus en plus souvent sous les soupentes du 16ème arrondissement de Paris, au fond d’une chambre de bonne, en tant que meilleure compagne de travailleurs exploités.
Voyez comme ces derniers temps, je progresse. Moi qui croyais que le XXIème siècle me serait fatal, que l’homme avait accumulé assez d’expériences pour me museler et m’écarter à jamais, j’exulte. Quelques exemples ? Tempêtes, cyclones, raz de marée, crues, conflit israélo-palestinien et irako américain (pour ne citer que ceux retenus par l’actualité) en passant par l’attaque d’une école maternelle en Russie ou les multiples attentats aux quatre coins du monde. Oui, grâce à l’homme avide de biens et de pouvoir, grâce à l’orgueil et à la cupidité, à l’égoïsme et à l’absence de solidarité internationale, j’étends ma cape noire sur la plupart d’entre vous.
Attention, ne me croyez pas uniquement vénale. Je ne m’attaque pas qu’à ceux qui n’ont pas le sou. J’ai un plaisir attentif à tourmenter les âmes des riches par des doutes horribles ou des vides intenses. Je suis partout. Toujours.
J’aime être la maîtresse fidèle et indisciplinée de l’Homme. Qu’il soit enfant, adulte ou bien vieillard, masculin ou féminin, gros ou maigre, petit ou grand, beau ou lait, bossu ou édenté, sourd ou aveugle, malade ou bien portant, j’aime m’étendre sur lui jusqu’à l’emprisonner et le livrer comme rebus indigeste à la Mort, ma cousine. Souvent il se débat, s’active dans tous les sens afin de m’échapper. Parfois il y parvient. Mais la plupart du temps je suis tellement lourde pour ses pauvres épaules qu’il ploie et s’effondre, sans aucune compassion de la part de ses pairs. J’ai broyé comme ça des millions d’enfants affamés, des femmes martyrisées, des hommes devenus larves grâce à ma débordante activité. J’ai même souvent été l’alliée efficace et destructrice de nombreuses idéologies qui se sont appuyées sur moi.
Vous me connaissez tous. Je suis dans votre vie. Je m’assieds dans vos rues sous des habits vieux et sales. Je m’accompagne souvent d’enfants en bas âges pour vous prendre quelques menues monnaies. Je suis dans vos journaux télévisés, dans vos Une de magazine, dans les cœurs abusés, dans la tête de vos gosses qui se droguent, dans les yeux de celle-là que vous venez de quitter.
Et même si certains s’emploient à me combattre, me dénoncer, me détruire, je sais que j’ai encore quelques siècles à connaître. Je suis née avec l’homme. Avec lui je mourrai.
M’avez-vous reconnue, vous, qui me connaissez ? Dois-je vous nommer celle que tous vous fuyez ? Celle que vous haïssez mais que vous laissez faire. Celle que vous ne nommez jamais de peur de la contracter.
Celle-là même qui s’appelle Misère !
EtC
Ecrit le 12 décembre 2005
Il y a quelques heures, mon mari me disait : « De toute façon, tu n’aimes personne. A part ton balai ». Sur le coup, j’ai ri.
Bien sûr, je vous raconte ça à froid alors ça ne vous fait pas rire. Mais bon, moi j’ai trouvé ça drôle. Il est marrant, parfois mon mari. Tout ça pour dire qu’après avoir bien ri, ça m’a
trotté dans la tête sa réflexion. Et s’il avait raison, après tout ?
En y repensant bien, mon premier souvenir d’enfance c’est quand ma mère m’avait offert tout le nécessaire de la parfaite petite ménagère de 3 ans. Que
j’étais fière de ces ustensiles. Le balai surtout ! Avec un manche rouge et la brosse bleue qui brille. De toute beauté. Je le trimballais partout. La plupart des gamines de mon âge
avaient des poupées. Moi, je me traînais avec mon balai. J’aimais bien le passer partout où moi-même je passais. Un peu comme si c’était ma continuité. Je me souviens encore de la crise que
j’ai faite quand mon nigaud de grand frère l’a cassé sur le dos d’un de ses petits copains de classe. J’avais sept ans. J’étais trop vieille aux yeux de mes parents pour le remplacer. En
grandissant, j’utilisais celui de maman. Je prétextais de l’aide. Je voyais bien que ça l’arrangeait. C’était toujours ça en moins côté tâches ménagères. J’ai toujours aimé les balais
parce que j’aime quand c’est propre. Logique, non ? J’ai toujours été comme ça. Alors parfois, quand j’étais gosse, avec mon frère ça ne collait pas trop. Parce que lui question bordel,
il se posait là ! C’est pas difficile pour rentrer dans sa chambre fallait enjamber les fringues, les magazines, les cendriers pleins et toutes ses conneries avant de parvenir à son lit.
Et sa chambre faisait, à l’époque, à peine 9m2 ! C’est dire. Non, non, je vous jure, je n’exagère pas ! Enfin, pour en revenir à mon balai, c’est grâce à lui, un jour où mon cher
frère voulait m’en décoller une, que j’ai pu tout éviter et lui filer une dérouillée. Je ne vous dis pas ce qu’il a pris le frérot. Et un coup sur le flanc droit, un coup sur la tête avec le
plat de la brosse, et vas-y que je te balance le manche entre les deux jambes. Plié le garçon. Ah, c’était cool ! Bon souvenir. Et grâce à mon balai. Quand je vous le dis !
A l’adolescence par contre ça a été plus compliqué. Les copines, puis les copains et encore les copines. La honte de leur montrer que j’aidais ma mère.
Les parents qui font chier. Moi qui sais plus trop où je crèche. Enfin, le balai dans tout ça, oublié. J’ai passé mon bac puis j’ai pris mon indépendance. Et je me suis installée. Petite
chambre de bonne ridicule sous les toits de Paris, canapé mousse où quand tu t’assieds dessus tu t’écroules deux minutes plus tard sur le sol, coin-cuisne et douche-w.c à peine séparés. Et de
la peinture, et du carrelage, et un balai ! Les études, le ménage, et le balai. Les petits copains pas très souvent alors bien heureuse, je l’avoue, d’avoir mon manche à moi. Non, je
n’ai pas honte ? Qui a dit ça ? C’est bien mieux, pour assouvir ses vraies envies, un manche à balai plutôt qu’un manche à couilles d’un soir, quand on y regarde de plus prêt. Avec
un balai, vous êtes en confiance. Vous êtes sûr qu’il ne vous posera pas de rencard, ne vous trompera pas, ne jouira pas avant vous, sera là quand vous le voudrez et comme vous le voudrez.
L’idéal. Bon, bien évidemment, côté conversation, c’est léger. Mais en même temps, vous les trouviez drôles, vous, les mecs qui vous draguaient à la fac ou dans les bars miteux avec, en guise
d’esprit, deux grammes cinq d’alcool et à l’arrivée une petite quéquette bonne à rien ou pas à grand chose ? Moi, après deux tentatives, ils ne me faisaient plus franchement envie.
Alors, quand les désirs étaient plus forts que la honte enseignée par mon éducation judéo-chrétienne à propos du sexe, je prenais le manche du balai et astiquais d’autres toiles
d’araignées.
Cette période n’a pas duré longtemps. J’ai vite rencontré mon mari. Je suis rentrée dans
une entreprise où je suis assistante de direction tout de suite après avoir quitté la fac. Naturellement, nous nous sommes mariés. Mon boulot ne me passionne pas. Mon patron est d’ailleurs un
gros porc, marié avec trois enfants. Le genre de mec qui s’empiffre de charcuterie à tous les déjeuners, a un bide énorme et sue à grosses gouttes...et ne sait pas faire autre chose que de
vous balancer son haleine fétide en même temps que ses postillons dans la tronche. D’une manière générale, je ne côtoie pas grand monde. Nous sommes quatre dans la boîte dont deux à temps
partiel. Je suis mariée depuis dix ans cette année. J’ai deux enfants de respectivement 8 et 6 ans. Ma vie est celle d’une femme qui passe ses week-ends à nettoyer et ses semaines à engueuler
la famille pour que ça reste propre. Et je vais vous dire franchement, le seul qui m’aide, qui me soutient, qui est constant tout en restant discret et serviable, c’est mon balai. Bien
sûr, parfois il me fout en rogne. Un truc qui m’énerve avec lui c’est qu’il ne tient pas toujours quand je le pose contre un mur. C’est agaçant. Mais agaçant au possible. Non, vous, ça ne
vous fait rien ? Moi si. Je ne sais pas pourquoi mais y’a des week-ends où il me le fait tout le temps. A la fin je le balance dans le cagibi. Et je peux vous dire que je suis
intraitable. Il y reste toute la semaine. Je ne dis pas que ce n’est pas dur pour moi. Rester comme ça sans le toucher. Sans frotter ses poils contre le parquet et le carrelage, sans que je
le prenne par le manche et que j’astique la maison. Surtout qu'on le fait plusieurs fois par jour. Tu penses avec les gosses, les potes qui viennent passer le week-end, on a souvent
l’occasion d'avoir des relations lui et moi.
Je ne dis pas que ça n’agace pas mon mari. Mais vous reconnaîtrez quand même que c’est de la jalousie primaire. Oui, je passe souvent le balai, mais
n’est-ce pas le lot de toutes les femmes du monde ? Après tout, je ne suis pas la seule sur cette planète à me servir d’un manche pour améliorer mon confort. C’est aussi le lot de
beaucoup d’épouses. D’autant que je ne joue plus avec mon balai, si vous voyez ce que je veux dire. J’ai mon mari pour ça. Reconnaissons quand même, et je vais me contredire, que c’est plus
agréable. Moins disponible mais plus agréable. On m’a toujours dit qu’il valait mieux privilégier la qualité plutôt que la quantité, enfin, si on a le choix. J’ai choisi mon mari.
J’espère que je ne vous choque pas avec mon histoire de balai, de manche et de mari. Non, parce qu’après tout, il y en a pleins des nanas qui utilisent toutes sortes de sex toys, comme disent les English, pour combler leurs corps envahis de fantasmes lubriques ou délaissé par des maris infidèles ou égoïstes (ce qui revient au même). L’avantage avec mon balai c’est qu’il ne me sert pas qu’à ça. Alors qu’un godemiché, à part vous le mettre où je pense, je ne sais pas trop à quoi ça peut servir. Tout ça pour dire –je sais je m’égare beaucoup- sur le plan cul, avec mon balai c’est fini. Mon mari n’a donc pas de raison d’être jaloux.
Et si je passe beaucoup de temps à faire le ménage, c’est bien à cause de lui et des enfants. Alors qu’on ne vienne pas me reprocher mon balai ! En plus, c’est injuste car ces derniers temps j’ai fait des efforts. Je l’ai laissé se reposer, mon balai. J’ai utilisé un tout nouvel engin que mon mari vient de m’offrir pour la fête des mères. Vous savez ce que c’est ? Un aspirateur ! Il est gentil mon cher et tendre. Je l’aime bien. Je ne sais pas si je resterais autant de temps avec lui qu’avec mon balai. Mais quand même il est facile à vivre. Et pas bête. Grâce à lui j’ai compris. Celui que j’aime depuis toujours, ma grande passion, mon loyal et fidèle compagnon, c’est mon balai.
La nuit est froide. Un vent glacé souffle dans les quelques feuilles que l’automne n’a pas eu le temps de décrocher des arbres. Les
rafales glacées de cet hiver précoce soulèvent par intermittence un grand carton sous lequel est allongé un homme.
Emmitouflé dans une vieille couverture de l’armée, il dort. Ses mains recouvertes de gants troués tiennent fermement sa maigre protection pour que le vent ne l’emporte pas.
La rue où il se trouve est bordée d’immeubles de bureaux. C’est une rue qui est
calme, la nuit. Le métro passe sous son bitume et prouve sa présence par des grilles d’aération qui débouchent ça et là et d’où s’évacuent un souffle de chaleur. C’est sur l’une d’elle qu’il a
élu domicile.
Chaque soir, depuis un an et demi environ, il vient y faire son abri de fortune avec ses deux cartons et sa vieille couverture. Chaque soir, aux alentours de 19h, il attend patiemment que les
bureaux se vident, que les passants s’éloignent et que le flot des voitures se soit tari pour sortir de son sac son toit en même temps que son lit. L’extrême précarité de sa situation n’a pas
tout à fait détruit sa fierté. Même si la société semble la lui refuser, il tient fermement
à cette dignité tant de fois attaquée.
Ainsi, dès que tout est calme, il déplie un premier carton qui devient son matelas. C’est ensuite au tour de la couverture qu’il étend sur ses jambes et son torse. Les trous qui la parsèment en
font, en vérité, un bien pauvre rempart contre les éléments extérieurs. Mais cette couverture sent encore l’odeur de sa femme à jamais disparue. Elle demeure le seul lien avec son ancienne
vie.
Puis il sort le second carton et une fois allongé sur son lit de fortune, s’en recouvre le corps. Là, sans abri, vulnérable, il attend patiemment que le sommeil l’emporte. Jamais il ne dort tout
son saoul, d’une traite. Avec le froid, l’hiver cela est impossible sous peine de ne plus se réveiller. Quant aux saisons où le temps est plus supportable, il craint, à chaque instant, que
d’autres démunis ne viennent l’attaquer pour lui voler sa place. Son cerveau endormi reste, par conséquent, attentif à tous les bruits suspects.
Cette nuit il ne veut pas dormir. Le vent est trop fort et trop glacé. Il sait qu’il doit bouger ses membres engourdis s’il ne veut pas mourir. La chaleur du métro renvoyé par les trous
d’aération est très faible en plein cœur de la nuit. Aucune rame ne circule, seuls subsistent les relents nauséabonds de la veille. Le froid s’engouffre au fin fond de ses os mais son esprit veut
vaincre cette souffrance physique. Il faut qu’il tienne coûte que coûte. Il se lève, fait quelques pas, sautille. Il tiendra, il n’a pas le choix. Là-bas, à l’autre bout de la ville des personnes
comptent sur lui.
Il lutte désespérément pour ne pas s’endormir. Fais appel à tous ses souvenirs. Espère son futur et fuit l’instant présent. De pensées en pensées, il en oublie les morsures du vent et son cerveau
lentement se blottit dans les bras de Morphée. Son carton se soulève. Endormies, ses mains ne le retiennent plus. Une bourrasque de vent emporte son fragile rempart violemment. L’homme ne bouge
pas. Sa vieille couverture le recouvre tel un unique linceul.
Puis, les heures de la nuit font place à celles du matin. Un soleil hivernal éclaire la rue de ses rayons timides. Le flot des passants augmente au fil des secondes jusqu’à se transformer en
course bruyante et effrénée. Personne ne s’arrête pour regarder cet homme dont le visage arbore, enfin, un sourire apaisé
Il est 10h30, dans cette petite usine de carton, quand Mathilde, responsable de la chaîne 28 apprend qu’un des ouvriers, travaillant sous ses ordres depuis quelques mois, a été retrouvé mort, au
petit matin, dans une rue parisienne. « Tu te rends compte, lui dit-on, il travaillait ici et dormait dehors dans des cartons ! Et Mathilde, furieuse, de répondre : « Oui je me rends surtout
compte que tout ça va nous faire une très mauvaise publicité ! »
Un homme est mort sur le pavé. Un homme qui, depuis un an, travaillait. Et dans l’indifférence générale, il sera enterré.
EtC
Ecrit le 3 décembre 2005
20h45. Vite, il faut que je m’en aille. Je suis vraiment en retard.
Un dernier petit coup d’œil dans le miroir (très bien, je suis présentable) et je mets mon manteau. Mais où sont mes clefs ? Dans ta main, pauvre fille ! Allez, maintenant, l’ascenseur, deux
stations de métro et je suis dans ses bras ! Viiiiiiiiiiiiiiiite ! Depuis le moment que j’attends ça ! Des semaines que l’on discute sur Internet et voilà que le moment tant attendu arrive. Je
suis dans un de ces états !!!
V’là autre chose ! Qu’est-ce qui se passe ce soir ? Ils ont tous décidés de sortir en même temps et en pleine semaine ? Jamais vu autant de monde dans cet ascenseur.
D’abord y’a la vieille du 6ème. Une espèce de taupe qui surveille tous les va et vient et qui chasse les chats de l’immeuble à grands coups de balai ! Elle s’est mise sur son trente-et-un la
viauque ! Comme si ça pouvait changer quelque chose à son air aigri de mal-baisée. Non, non Mme Mesquine, le rouge à lèvres ne vous rend pas jolie.
Y’a aussi le petit jeune du 6ème, son voisin. Lui il est sympa. Déjà il dit bonjour ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Bien sûr il fait un peu de bruit certains soirs. Mais ce n’est pas
tout le temps et à son âge on a bien le droit de s’amuser, non ? Tiens il me regarde avec un drôle de sourire. Non, non mon coco, ne rêve pas, je ne suis pas belle pour toi.
Puis, y’a le rondouillard du 5ème avec ses deux gamines mal polies et arrogantes et sa femme qui ressemble à rien mais qui se la pète. Alors celle-là, je ne peux pas me l’encadrer. Elle se croit
supérieure aux autres. Elle fait celle qu’à du fric mais je l’ai surprise l’autre jour, rentrant de faire ses courses les mains pleines de cabas Ed. Vous savez l’épicier discount. Elle peut faire
ses grands airs mais j’ai bien compris, moi, que derrière ses sacs Vuitton et ses foulards Hermès, elle n’avait pas de quoi faire manger ses gamines. Elle est tout ce que je déteste. Arrogance et
suffisance, apparence et hypocrisie. Ce genre de bonne femme ce n’est pas le genre à faire partie de mes amies. En plus, je ne sais pas où elle va ce soir mais ce qui est sûr c’est que depuis
qu’elle a mis les pieds dans ce foutu ascenseur ça pue drôlement ce parfum capiteux que je ne supporte pas. Elle en a mis une tonne, la mégère. Vite, il faut que je sorte de cette atmosphère
nauséeuse et confinée. Parce que question espace, ils n’ont pas fait dans le loft pour cet ascenseur. A sept, ça tient du miracle si la sonnerie n’a pas encore retenti. Pourvu que ça tienne
!!
Les étages défilent. Troisième, second. Et puis là, stop. Arrêt ! La cabine est immobile ! Non, ne me dites pas que nous sommes coincés !!
20h55. Dans cinq minutes je devrais être chez lui. Et je ne peux pas sortir de ce maudit ascenseur !
En plus l’autre mec du 6ème qui me colle. Celui-là commence vraiment à me gonfler avec ses mains qui profitent de l’exiguïté du lieu. Je le pousse du coude mais non, il ne comprend pas. C’est ça
fait l’idiot joli cœur, je vais vraiment finir par m’agacer ! Tu vas comprendre, ch’ti gars, de quel bois je me chauffe ! Et qu’est-ce qu’elle a, la pollueuse? Elle n’veut pas se calmer ! Ce
n’est qu’une panne. Suffit de sonner le service de manutention et on sera délivré. Mais qu’est-ce qu’elle attend pour sonner cette conne ? Je suis coincée entre la vieille taupe et le petit jeune
et mon bras ne peut atteindre le bouton pour donner l’alarme. C’est bien, y’a le rondouillard qui se décide. Oui, c’est ça pépère, appuie sur le bouton. C’est bien, t’es un gentil garçon.
Maintenant y’a plus qu’à espérer que ça réponde. La connexion se fait avec le service. Ca sonne, ça sonne et ça sonne pendant des minutes interminables. Alors, ils vont répondre ?
21h10. Toujours rien. La pétasse commence vraiment à s’exciter. Elle engueule les morveuses parce qu’elles se disputent. Puis c’est son mari qui trinque. Pourquoi l’a-t-il fait sortir pour aller
à la soirée de son employeur ? Oui, pourquoi ? Elle aurait du rester chez elle avec les filles ! Comme elle l’avait décidé. Mais non, il avait encore protesté et total la voilà coincée dans cette
fichue cabine au milieu des voisins. Il allait lui payer cette soirée pourrie. Son mec ne bronche pas. Que peut-il dire ? Visiblement il a horreur des esclandres. Et puis de toute façon,
s’engueuler ne résoudra rien. Brave pépère, va ! A ta place, moi, j’aurai lâché l’affaire avec elle depuis longtemps.
Mais il va arrêter de coller ses mains à ma jupe, lui ? Hum, c’est agréable. Non mais qu’est-ce que je dis ? Je ne le connais même pas ce type ! C’n’est pas parce qu’il me dit bonjour qu’il doit
se croire tout permis. Et puis, j’ai rendez-vous avec lechevalierdunet ce soir… Il faut que je me ressaisisse ! Je sens sa main qui bouge imperceptiblement Une chaleur incandescente se diffuse au
creux de mon ventre. Mais pourquoi ça me fait ça ? Je ne suis pas en manque de sexe et ce garçon n’est pas mon genre. Pourquoi mon corps réagit-il comme ça ? J’ai une subite envie de me retourner
et de coller ma bouche contre ses lèvres. De mélanger ma langue à la sienne et de me laisser caresser tout doucement. Mes jambes s’écartent subrepticement. Je sens un liquide s’échapper de moi et
mouiller ma culotte. J’ai envie qu’il me prenne là, maintenant, sans attendre. Je suis comme folle. Il se rapproche de moi. Je sens son désir collé à mes fesses. Il me veut ! Mes yeux se
plissent. Je tourne ma tête vers son regard. La lumière s’éteint. Je divague et me laisse aller à mes sens éveillés par toutes ses caresses.
Mais l’ascenseur redémarre. La lumière se rallume. Nous sommes au rez-de-chaussée.
Il est 21h30. Je n’irai pas au rendez-vous. Mon envie est passée.
EtC
Ecrit le 27 novembre 2005
Il est 18 heures. Les cours sont terminés. A 26 ans, elle vient juste d’avoir l’équivalent du BAC et d’entrer à l’Université. Elle a hésité au début. Elle a un enfant et avec son mari, il n’y a rien de simple. Mais elle a tenu bon, elle a réussi à lui faire entendre raison. Chaque jour, donc, depuis 3 mois, elle savoure intensément l’histoire des arts, la sociologie et la littérature.
Mais il est 18 heures et les cours sont finis. Il faut aller le retrouver. Encore quelques minutes, le temps de prendre le bus. Et la porte à pousser. Et les crises à gérer. De nouveau la boule au creux de l’estomac l’oppresse. Elle rentre. Il le faut bien. Sa fille de 18 mois l’attend impatiemment. Pour son sourire à elle, pour sa petite voix, elle calme sa peur et taie au fond d’elle-même cette appréhension lancinante et craintive. Elle rentre.
Bien sûr il est là. Il l’attend comme toujours. Comme toujours il l’embrasse en lui disant : « tu m’aimes ? ». Et comme à chaque instant, et invariablement, elle lui répond : « je t’aime ». Mais le cœur n’y est plus. Au son de sa voix, en fonction des intonations qu’elle emploiera, son mari interprétera ce « je t’aime » à sa façon et ce sera presque à coup sûr l’enfer.
C’était de plus en plus souvent. Depuis qu’elle était libre, chaque soir, il se mettait à crier. Il faisait les cent pas dans
l’appartement. Revenez à la charge inlassablement : « Dis tu m’aimes, ? Tu m’aimes ?.»
Lasse de cette question harceleuse, comme à chaque fois, elle se tait, essayant désespérément d’absorber son esprit dans la préparation du repas. Ce soir encore, il rôde autour d’elle, tel un
lion affamé. Il faut qu’elle le rassure. Il l’aime tellement. Elle DOIT lui dire je t’aime avec plus de conviction ! Mais elle, elle ne sait plus comment lui dire simplement ces deux
mots.
Très vite, le désespoir fait place à la colère. Vient l’interrogatoire :
Lui : Qu’as-tu fait aujourd’hui ?
Elle : J’ai eu histoire des civilisations et socio. C’était vraiment bien. D’ailleurs, j’ai discuté avec mon prof de socio. C’était..
Lui : Ah ? Et il est bien ton prof de socio?
Elle : Oh, ne commence pas, s’il te plaît !
Lui : De toute façon je sais que tu me trompes. T’es qu’une garce. Et arrêtes de faire la bouffe quand je te parle. Arrête je te dis ! Mais dis-le qu’il te plait. De toute façon, t’es qu’une
allumeuse !
Elle : Stop maintenant ! Tu me gonfles avec tes conneries. Je vais voir ce que fait la petite. Elle tente de se dégager de l’étreinte. Mais d’un geste il la pousse contre la gazinière : « Tu
restes là quand j’te parle ! ».
Au même instant, le cri d’une petite fille perce dans l’appartement. Le père devenu fou maintient fermement son épouse. Dis tu m’aimes ? Dis-moi que tu m’aimes et que le prof de socio ne te drague pas ? Mais l’alerte est donnée. Elle ne l’entend pas. Dans une ultime rage, elle se débat et le repousse. Son ventre lui ordonne d’aller sauver son enfant. Elle court à perdre haleine, de toutes ses forces, se heurtent à tous les meubles. L’angoisse lui fait pousser des ailes. L’instinct a eu raison ; elle retrouve sa petite fille, dans l’eau, inanimée. Elle prend le petit corps, le pose délicatement. Souffle au fond de sa bouche. L’eau sort, c’est bon signe. Elle la redresse. La petite tousse longuement puis petit à petit sa respiration revient à un rythme normal. Elle ouvre un œil puis deux. Sa mère encore toute à la peur comprend soudain que ce père, ce mari, ce fou de jalousie est devenu un homme dangereux. Passe les gestes brutaux quand il s’agit d’elle. Mais l’enfant, non, jamais !
Alors, les yeux pleins de détermination et de haine froide, elle se lève d'un bond et traverse l’appartement pour chercher de quoi en finir pour toujours avec lui. Elle trouve celui qu’elle a aimé au salon, calme et repentissent. Elle le laisse s’approcher, lui dit à l’oreille « Je ne t’aime plus. Tes "je t’aime" m’ont lassé » et dans un coup violent lui poignarde le cœur.
EtC
Ecrit le 28 novembre 2005
Ils ont dit