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La nuit est froide. Un vent glacé souffle dans les quelques feuilles que l’automne n’a pas eu le temps de décrocher des arbres. Les
rafales glacées de cet hiver précoce soulèvent par intermittence un grand carton sous lequel est allongé un homme.
Emmitouflé dans une vieille couverture de l’armée, il dort. Ses mains recouvertes de gants troués tiennent fermement sa maigre protection pour que le vent ne l’emporte pas.
La rue où il se trouve est bordée d’immeubles de bureaux. C’est une rue qui est
calme, la nuit. Le métro passe sous son bitume et prouve sa présence par des grilles d’aération qui débouchent ça et là et d’où s’évacuent un souffle de chaleur. C’est sur l’une d’elle qu’il a
élu domicile.
Chaque soir, depuis un an et demi environ, il vient y faire son abri de fortune avec ses deux cartons et sa vieille couverture. Chaque soir, aux alentours de 19h, il attend patiemment que les
bureaux se vident, que les passants s’éloignent et que le flot des voitures se soit tari pour sortir de son sac son toit en même temps que son lit. L’extrême précarité de sa situation n’a pas
tout à fait détruit sa fierté. Même si la société semble la lui refuser, il tient fermement
à cette dignité tant de fois attaquée.
Ainsi, dès que tout est calme, il déplie un premier carton qui devient son matelas. C’est ensuite au tour de la couverture qu’il étend sur ses jambes et son torse. Les trous qui la parsèment en
font, en vérité, un bien pauvre rempart contre les éléments extérieurs. Mais cette couverture sent encore l’odeur de sa femme à jamais disparue. Elle demeure le seul lien avec son ancienne
vie.
Puis il sort le second carton et une fois allongé sur son lit de fortune, s’en recouvre le corps. Là, sans abri, vulnérable, il attend patiemment que le sommeil l’emporte. Jamais il ne dort tout
son saoul, d’une traite. Avec le froid, l’hiver cela est impossible sous peine de ne plus se réveiller. Quant aux saisons où le temps est plus supportable, il craint, à chaque instant, que
d’autres démunis ne viennent l’attaquer pour lui voler sa place. Son cerveau endormi reste, par conséquent, attentif à tous les bruits suspects.
Cette nuit il ne veut pas dormir. Le vent est trop fort et trop glacé. Il sait qu’il doit bouger ses membres engourdis s’il ne veut pas mourir. La chaleur du métro renvoyé par les trous
d’aération est très faible en plein cœur de la nuit. Aucune rame ne circule, seuls subsistent les relents nauséabonds de la veille. Le froid s’engouffre au fin fond de ses os mais son esprit veut
vaincre cette souffrance physique. Il faut qu’il tienne coûte que coûte. Il se lève, fait quelques pas, sautille. Il tiendra, il n’a pas le choix. Là-bas, à l’autre bout de la ville des personnes
comptent sur lui.
Il lutte désespérément pour ne pas s’endormir. Fais appel à tous ses souvenirs. Espère son futur et fuit l’instant présent. De pensées en pensées, il en oublie les morsures du vent et son cerveau
lentement se blottit dans les bras de Morphée. Son carton se soulève. Endormies, ses mains ne le retiennent plus. Une bourrasque de vent emporte son fragile rempart violemment. L’homme ne bouge
pas. Sa vieille couverture le recouvre tel un unique linceul.
Puis, les heures de la nuit font place à celles du matin. Un soleil hivernal éclaire la rue de ses rayons timides. Le flot des passants augmente au fil des secondes jusqu’à se transformer en
course bruyante et effrénée. Personne ne s’arrête pour regarder cet homme dont le visage arbore, enfin, un sourire apaisé
Il est 10h30, dans cette petite usine de carton, quand Mathilde, responsable de la chaîne 28 apprend qu’un des ouvriers, travaillant sous ses ordres depuis quelques mois, a été retrouvé mort, au
petit matin, dans une rue parisienne. « Tu te rends compte, lui dit-on, il travaillait ici et dormait dehors dans des cartons ! Et Mathilde, furieuse, de répondre : « Oui je me rends surtout
compte que tout ça va nous faire une très mauvaise publicité ! »
Un homme est mort sur le pavé. Un homme qui, depuis un an, travaillait. Et dans l’indifférence générale, il sera enterré.
EtC
Ecrit le 3 décembre 2005
Ils ont dit