Partager l'article ! Le premier départ: Aujourd'hui, c'est un grand jour. C'es ...
Aujourd'hui, c'est un grand jour. C'est le début du bonheur pour maman. Elle quitte papa. Je sais que je ne devrais pas être heureuse car mon père, lui, ne l'est pas. Mais pour une fois qu’il va souffrir et pas elle, je ne peux pas m'empêcher d'avoir un rictus au coin des lèvres. Je l'observe la mine triste et absente et pourtant j'ai toujours ce sourire que je parviens, non sans mal, à éviter d'arborer. Bien sûr, je me répète sans cesse que je ne devrais pas vouloir le malheur de l'homme sans qui je ne serai pas de ce monde, mais c'est plus fort que moi. Les images des coups à répétition, assénés à ma gentille maman qui, au fil des crises, a vu son visage se déformer, prendre diverses couleurs, se déchirer jusqu’à s'étioler et devenir laid, me révolte. Maman si belle avant avec ses longs cheveux noirs lisses et soyeux, ses grands yeux malicieux rehaussés par des cils profonds et épais. Maman si fine et si chic malgré son éducation à la campagne et son manque d’argent. Maman, enfin, si gracieuse et si douce avant que ce père imbibé d’alcool et jaloux ne la traite pire qu’une bête féroce.
Je ne sais plus quand tout cela a débuté. Je sais juste qu’il y a eu un avant, un pendant et qu’aujourd’hui commence l’après.
A cet instant je devrais être chez ma tante maternelle mais je n’avais pas envie de la laisser seule avec mon père alors qu’il ne veut pas entendre parler de cette séparation. Je suis vraiment ravie de cette nouvelle vie qui doit démarrer dès ce soir mais j’ai une appréhension qui, malgré tout, me ronge les sangs. Papa est si imprévisible ! Ses réactions peuvent être aussi brusques que tendres dans un laps de temps très court. Certes, c’est lui qui a apporté les cartons vides pour que maman puisse prendre ses affaires et les miennes, mais je me méfie. J’espère encore que ma présence l’empêchera de frapper une nouvelle fois sa femme mais je ne me leurre pas. Il y a bien longtemps que je ne suis plus un frein à ses débordements violents ! Il ne s’en est jamais pris à moi mais quand je fais mon enfant (si peu souvent !), ma mauvaise tête, c’est maman qui reçoit la raclée qui m’est destinée. J’ai dix ans depuis quelques jours et il y a des années que je n’ai pas pris la moindre fessée. Mais la souffrance morale qu’il m’inflige à chaque fois en frappant la douceur de mes jeunes années, cette culpabilité que je ressens lorsque je panse et cautérise les plaies qui envahissent le visage de cette femme, sont bien pires que les fessées que j’aurai tant aimé recevoir ! Rares sont les enfants qui réclament des baffes ! Je fais partie de ceux là. Malgré moi. Pour elle.
Cette nuit j’ai très mal dormi. Je partage mon lit avec ma mère depuis qu’elle a pris la décision de partir. J’ai bien senti qu’elle avait, elle aussi, du mal à trouver le sommeil. Elle avait pourtant les yeux fermés mais sa respiration loin d’être calme et tranquille m’a confirmé, qu’en vérité, elle ne dormait pas. J’ai fait comme elle , croyant qu’ensemble, à force de faire semblant, nous parviendrions à nous réfugier dans les bras de ce cher Morphée. Mais les pensées, les angoisses ont empli ma tête et mon corps toute la nuit avec en prime, une boule ou un creux (je ne saurai le définir) au sein de l’estomac.
Maman, elle, est restée immobile tout au long de la nuit. Seul son souffle saccadé trahissait cette absence de sommeil et plusieurs fois j’ai cru qu’elle dormait enfin. Mais en la voyant ce matin, les traits tirés et le regard triste malgré un sourire de façade, je ne doute pas un seul instant que cette nuit fut aussi longue pour elle que pour moi. J’imagine d’ailleurs sans mal, malgré mon jeune âge – mais est-on toujours jeune quand on subit une telle enfance emplie de culpabilité ? – quelles pouvaient être ses pensées.
La peur tout d’abord des réactions de mon père. Elle sait très bien que ce n’est pas parce qu’il a fourni les cartons qu’il ne s’opposera pas, de quelques manières que ce soit, à son départ réel et immédiat. La peur aussi de ce qui nous attend à toutes les deux. Certes, elle a un emploi en tant que vendeuse de chaussures. Mais avec son maigre salaire il va falloir payer le loyer, m’entretenir pour que je continue le plus longtemps possible l’école qui lui est si chère, essayer de survivre avec un seul salaire quand, pour beaucoup de familles, même avec deux revenus, c’est déjà difficile. La peur, enfin, de ne pas être à la hauteur, quand, depuis plus de douze ans, mon père ne fait que la rabaisser à longueur de journées. Elle qui prend conscience, depuis peu, depuis qu’elle a rencontré Mathilde, une amie à qui se confier, qu’elle n’est pas une ratée, une fille d’immigrant niaise et sans intelligence avec son pauvre français aux accents fortement portugais.
Et si c’était son mari qui avait raison ? Pourra-t-elle s’occuper de moi sans encombre et recommencer une vie de femme ? Non, non, pas avec un homme ! Rien que l’idée de partager de nouveau sa vie avec un autre mâle, la dégoutte. Non, juste reprendre goût à la vie, confiance en elle. Ces évidences qui n’ont l’air de rien comme ça mais qui sont beaucoup pour ceux à qui elles font défaut. La peur de ce départ, des cartons à faire, à mettre dans la voiture sous le regard attristé ou haineux de celui, qu’un jour de neige, elle a épousé. Et l’excitation aussi ! Dormir la nuit prochaine sans cette angoisse qui lui dévore les entrailles. Savoir qu’elle est en sécurité, son enfant auprès d’elle. Comprendre qu’à son premier réveil dans cette nouvelle existence elle sera sereine pour aller travailler. Espérer, enfin, qu’il ne sera pas derrière la porte ou plus tard au téléphone à la harceler. Car maman a peur de lui, c’est indéniable.
Il n’y a qu’à voir son corps qui se raidit ce matin en entendant mon père tousser à son réveil difficile pour ne pas en douter ! Il est déjà 11 heures quand il se lève. Il faut dire qu’hier soir, par chance, il est sorti et saoul comme il était en rentrant il n’a pas eu la force, l’envie, le courage ou peut-être les trois à la fois de venir la réveiller. Les cartons sont maintenant tous faits. Nos affaires se résument à peu de choses. Des vêtements, un brin de vaisselle et de linge de maison et nos livres. Autant dire six cartons et trois grands sacs de supermarché.
Avant qu’il ne sorte de la chambre, ma mère commence à descendre ces maigres souvenirs de douze années de vie commune. Elle me charge des sacs en plastique transportant les ustensiles de cuisine. Nous commençons le lent ballet des allées et venues dans les escaliers. La voiture de Mathilde nous attend en bas. Mon père ne semble pas réagir. Il est très calme, presque serein. Son regard est étrange mais je préfère l’éviter, toute entière engluée dans ma culpabilité à son égard. Après quelques allers et retours je remonte chercher l’avant dernier carton avec maman. C’est notre dernier voyage, ensemble, dans cet immeuble. Lorsque nous rentrons, pour la dernière fois, dans ce qui fut le théâtre de quelques petites joies et de beaucoup de peines, mon père est dans la chambre conjugale. Je me baisse pour ramasser le carton lorsque j’entends le cliquetis d’une arme. Je lève les yeux machinalement. Une déflagration hurlante perce le lourd silence dans un sifflement caractéristique. Le temps est comme suspendu. La tête de ma mère explose. Son corps s’affaisse à quelques centimètres de moi. Je suis tétanisée. Incapable de bouger, je n’ose regarder mon père, ce meurtrier. Et s’il me tuait aussi ? J’en suis à penser ça quand un second coup de feu résonne dans la pièce. Ca y est cette fois ! Ma dernière heure a sonné ! Je sens pourtant mon cœur battre à tout rompre. Quelques gouttes de sueur dégoulinent dans mon cou. Pas de doute possible, je suis en vie ! Je parviens enfin à lever les yeux . Mon père gise en plein milieu du salon, le fusil à la main, la poitrine déchirée. Je demeure hébétée, sans pensée, absente. Les voisins, alertés par le bruit de la vieille arme paternelle, accourent. Le spectacle sanguinaire qui s’offre à leurs yeux fait jaillir de leur gorge des cris insoupçonnés. Madame Camille, la voisine du deuxième étage me prend dans ses bras, me soulève et m’emporte. Je la suis docilement. Au moment de passer la porte, je me retourne sur ce carnage. Mes yeux parcourent lentement les murs, le mobilier, la mare de sang et ces corps décharnés. Plus de doute maintenant. L’avenir est bien ailleurs. Mon enfance vient définitivement de trépasser.
EtC
Ils ont dit