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Mardi 3 juillet 2007
Ca avait débuté comme ça. Sans éclat, dans la plus totale routine de la vie. Pas de signe annonciateur. Aucun présage de ce qu’elles allaient vivre ensemble et chacune de leur côté.
D’abord cette impression, au premier regard. Elles s’étaient déjà vues. C’était un fait incontournable. Quand ? Où ? Comment ? Impossible de répondre à ces questions. Mais elles n’avaient aucun doute là-dessus. Peut-être dans une autre vie ? Adeptes de la réincarnation si chère aux bouddhistes, elles étaient intimement convaincues que ce n’était pas leur première rencontre.
Au départ, leur relation avait le goût d’une authentique amitié. C’était en tout cas ce dont elles se persuadaient. A vingt ans, il n’est pas aisé de se laisser aller à un sentiment autre lorsque l’on est deux femmes. A moins bien évidemment d’avoir toujours été attirée par les personnes du même sexe. Mais ni l’une ni l’autre n’avait ce désir. Salomé comme Marie vivaient chacune avec un homme. Elles avaient subie leur adolescence comme toutes les hétéros, mêlant les joies aux chagrins des premières amours auprès du sexe dit « fort ».
Les premières semaines de leur rencontre s’étaient déroulées dans la joie du partage et de l’écoute que provoque toute découverte d’un autre être. Mais très vite, chaque départ causait un sentiment d’abandon profond en chacune d’elles. Dans la plus grande intimité de leur solitude respective, elles éprouvaient, l’une envers l’autre, des sentiments de plus en plus impérieux. Un besoin absolu de prolonger par des gestes amoureux cette relation qui n’était pas qu’amicale, il fallait en convenir. Elles en convinrent rapidement. Un soir de fête alors que la ville dormait, elles échangèrent leur premier baiser. Les interrogations avaient disparu de leur tête. L’avenir était à elles d’eux, ensemble, indéniablement. Elles avaient déjà compris que la lutte n’était plus de mise à cet instant de leur existence. Leur abandon fut total, leur raison éteinte et leurs sentiments exaltés. Cette nuit-là, la terre ne tournait plus, les autres n’existaient plus, rien qu’elles, l’espace d’un court moment. Intense.
Rapidement, il fallut affronter les conjoints. Leur annoncer la vérité pour déculpabiliser, se donner. Sans penser au mal que l’on fait. Après quelques jours à se cacher, à se voir de brèves minutes par-ci, par-là, à n’avoir que de maigres secondes pour plonger dans le regard et l’âme de l’autre. Pour vivre cet amour vraiment, la vérité devait être révélée. Faire souffrir les autres pour être heureuses. Enfin. Telle était, déjà, la trame inexorable de leur union, du combat qu’elles allaient devoir mener des années durant, bien malgré elles, pour elles.
Salomé prit des coups, Marie la fuite avec très peu d’affaires. Elles mirent dans la confidence Antoine, un cousin de Salomé. Il les invitât à vivre chez lui le temps de trouver un logement. La vie à deux pouvait commencer. Et le regard des autres pénétrer leurs consciences, insidieusement. C’était surtout Salomé la plus touchée. Elle qui avait rêvé d’être none étant enfant. Qu’est-ce qui s’était passé ? Certes, Marie était belle, vive, altruiste, passionnée. Mais il en était de même pour son amie d’enfance et ce n’était pas pour autant qu’elle avait eu envie de l’embrasser. Et ses parents avec qui elle nouait des relations complices, comment leur annoncer? Pour Salomé, cela ne devait pas se savoir. Ne surtout pas s’afficher.
Marie, de son côté, était enivrée par cette passion. Salomé était son Tout. Son but, sa raison, sa joie, ses peines. Marie cherchait la tendresse depuis sa naissance auprès d’une mère peu démonstrative. Elle trouvait enfin en Salomé cette douceur tant de fois attendue. Ses journées emboîtaient le pas à celles de sa compagne. Plus rien n’existait dès lors pour Marie. Sauf Salomé.
Après maintes visites, elles trouvèrent un deux-pièces dans le centre de Paris, entre les grands boulevards et Pigalle. Là elles firent leur refuge, tapissant les murs de belles photographies de  dauphins si chers à Marie et d’art égyptien dont Salomé était férue depuis longtemps. La première année de cette vie commune passa très vite, occupées qu’elles étaient à arranger leur couple comme leur nid, au gré de leurs découvertes. A l’aube de l’année suivante, l’envie de rencontrer d’autres personnes, de sortir un peu plus et de s’amuser s’imposa à elles, bien que pour des raisons différentes. Salomé avait envie de goûter à cette vie parisienne si éclatante lorsque l’on a 22 ans et un si beau sourire. Marie, elle, n’en éprouvait pas le besoin, mais que ne faisait-elle pas pour plaire à sa belle ? Elles multiplièrent donc les sorties nocturnes, les rencontres amicales diverses et variées et les week-end à dormir toute la journée. Progressivement, elles nouèrent des amitiés en dehors de leur couple. Salomé avec Elisa, Marie avec Nadège. Des hommes aussi vinrent partager leurs sorties. Laurent, Denis, Grégory avec qui elles s’amusaient beaucoup pendant leurs virées. Plus elles les retrouvaient et moins elles se voyaient. Salomé refusait tout signe de démonstration devant les autres. Marie prenait ce refus comme un manque d’amour et souffrait. La frustration et la colère la détruisaient à petit feu. Elle fuyait alors de jours entiers. Salomé pendant ce temps culpabilisait, s’énervait, seule, abandonnée, épuisée. Il suffisait de quelques heures seulement pour tout redémarrer. Mais plus le temps passait et plus elles se détruisaient. Dans le même temps, les autres se rapprochaient toujours plus d’elles. Denis, d’abord,  qui n’avait d’yeux que pour ceux de Salomé. Denis toujours très empressé, la faisant rire souvent, prévenant et hâbleur. Denis cet homme qui la troublait. Et plus Marie s’éloignait, plus Denis se rapprochait. Elles s’aimaient dans cette tourmente. Mais la communication ne passait plus que par les disputes, les insultes et les claquements de porte au milieu de la nuit. Des nuits entières à pleurer chacune de leur côté. Des jours entiers à tenter de se réconcilier. Et puis les mêmes atteintes l’une envers l’autre, le même manque de discernement, la même souffrance involontairement provoquée par l’absence d’un geste, d’une attention, d’une écoute réelle de l’autre et de ce qu’elle ressent. Descente immuable vers les abysses sans fond du doute et de la culpabilité. A la fin de cette seconde année de vie commune, il ne leur restait plus à partager que les fragments d’un amour fragilisé par le monde extérieur et l’incompréhension de ce qu’elles étaient vraiment. Les sentiments étaient toujours vivants mais elles  fuyaient cette confiance en leur amour qui leur aurait permis de vaincre tous les démons. Et ce qui devait arriver en pareil cas, arriva. Salomé quitta Marie. Elle s’installa, avec l’aide de Denis, dont elle pouvait de moins en moins se passer, dans un studio du faubourg Saint-Antoine, à mi-chemin entre la Nation et la Bastille. Prise entre son amour persistant pour Marie et la gentillesse prodiguée par Denis, elle ne savait plus où elle en était. Si elle voyait Denis, elle pensait à Marie. Et dès qu’elle était avec Marie, la tension était telle qu’elle aspirait à la tranquillité et aux rires partagés avec Denis. Ses moyens financiers avaient fondu comme neige au soleil avec la séparation. Un loyer exorbitant qu’elle devait assumer seule dorénavant ne lui permettait plus de manger autre chose que des corn flakes et quelques rares salades. Très rapidement elle sombra dans une dépression. Pressée de toute part par deux êtres attachés, elle n’eut plus qu’une alternative : attenter à sa vie. Ce qu’elle fit, un soir de mars de l’année 1993. A l’aide de quelques lames de rasoir elle se trancha les veines et avala des médicaments. Mais ce fut sans compter sur les voisins, un couple mixte de son âge, taggueurs de profession, qui entrèrent chez elle et l’emmenèrent à l’hôpital Saint Antoine où elle fut pansée et l’estomac vidé. Cet épisode qui avait pour but de l’endormir à jamais, au contraire la réveilla enfin. Soutenue par un Denis intéressé, elle décida de quitter Marie à jamais et de vivre avec cet homme qui, visiblement l’aimait. Avec lui au moins elle avait un avenir. Il était solide et courageux. Elle avait tant besoin de pouvoir se reposer sur des épaules et d’aspirer enfin à la tranquillité des sentiments, des autres et d’elle-même.
Marie, quant à elle, failli en crever. Elle trouva du secours auprès de ses amies. Bien vite, elle quitta Paris pour tenter d’oublier. Elle entama alors la lente traversée de son désert jusqu’à sa rencontre avec le bouddhisme qui, enfin, l’apaisa même si, toujours, encore, à jamais, elle aimait Salomé.
 
Les années passèrent. Salomé eut une petite fille de Denis. Ils habitèrent du côté de Ménilmontant dans un bel appartement avec terrasse. Appréciant les mêmes personnes, ils organisaient régulièrement des soirées ou des après-midi sympas à boire quelques verres entre potes. La vie passait doucement. Salomé pensait toujours à Marie et se consolait dans le regard de sa fille. Durant l’été 1998, ils partirent, comme chaque année, en vacances en Provence dans le village natal de Salomé. Bien sûr ils montèrent avec les potes faire la fête dans les collines. Le coin était escarpé, la falaise abrupte mais si l’on ne s’approchait pas il n’y avait pas de risque. Denis le savait et pourtant il glissa. Une chute de 25 mètres. Sous les yeux de Salomé. Les secours mirent des heures à le sortir de là. Coup de chance il était tombé entre un arbre et un rocher. Le poignet broyé, les hanches cassées mais la colonne vertébrale intacte. Son heure n’avait, heureusement, pas encore sonné. Pendant des mois, la rééducation de Denis rythma leur vie. Il ne pouvait plus exercer son métier de peintre en bâtiment à son compte. La situation financière du couple fut critique quelques mois. Puis Denis se lança dans l’ouverture d’un magasin vidéo dans le centre de la France. Tous les espoirs revinrent. Salomé tomba de nouveau enceinte. Cette fois ce serait un garçon. 
Ils quittent Paris pour s’installer dans les communes avoisinantes de cette bonne ville de Chartres. Très vite Salomé s’ennuie seule, loin de tout, sans véhicule, avec un nouveau né. Elle passe ses journées à ruminer. Marie lui manque. Elle la contacte. Elles ne se livrent pas, sont heureuses de s’entendre, vivent à distance les évolutions de leurs vies respectives.  Mais Salomé n’en peut plus. Elle impose à Denis de quitter la  périphérie de sa petite ville et d’aller habiter dans le centre. Ils déménagent. Salomé rencontre de nouvelles personnes, va boire son petit café tous les matins devant la cathédrale, sort enfin de son cocon familial si peu valorisant. Elle se rend régulièrement à Paris faire la sortie des grands ducs avec son amie Elisa. Ensemble elles parlent de la difficulté du couple, d’être, de cette société, de la politique qui fout le  camp. Ensemble elles boivent à la Guinness Tavern des pintes de bière en écoutant du rock. Ensemble elles consument leur petit espace de liberté, l’espace d’une soirée, oubliant les enfants et les contraintes d’être une femme. Elles rentrent chacune de leur côté au petit matin. Salomé prend le premier train qui la ramène à Chartres. Elle lutte à chaque fois pour ne pas se retrouver au Mans. S’arrête à la boulangerie acheter des viennoiseries pour ses enfants qui se réveilleront dans quelques minutes tandis qu’elle sombrera tout juste dans les bras de Morphée. Au fil de ces rendez-vous dans la capitale, Salomé s’aperçoit du vide de sa vie avec Denis. Chaque jour depuis plus de dix ans déjà elle les passe à l’attendre. Elle hait chartres et cette vie régie par des responsabilités familiales toujours les mêmes, toujours plus pesantes, toujours dénigrées. Elle désire autre chose qu’être la dernière roue du carrosse. Elle se demande si elle aime Denis. Et se poser cette question c’est déjà ne plus aimer. En tout cas, c’est ce que lui a dit Elisa la dernière fois. Et Salomé sait que c’est la vérité. Elle décide donc de partir dans le sud. Si Denis la suit, c’est bien. En tout cas, même sans lui, elle partira. Elle n’en peut plus de cette vie étriquée à s’occuper des enfants, à subir la mauvaise humeur de son conjoint à cause des soucis de son activité mal en point. Elle veut du soleil, du travail, que ça change, exister ! Il accepte de partir. Elle descend la première en juin 2005. Elle habite d’abord chez ses parents. Puis se rend à Marseille qu’elle a toujours apprécié. Après avoir vécu à Paris, royaume de l’anonymat, puis à Chartres, elle n’a plus envie de vivre dans une petite ville où les rumeurs sont les relais de l’ennui. Des amis l’invitent à passer quelques semaines dans leur appartement, le temps de trouver un logement. De son côté Denis liquide son magasin et vide l’appartement chartrain. Il est prêt à les rejoindre quand elle l’appelle pour lui annoncer qu’elle le quitte. C’est un coup de massue pour lui. C’est une libération pour elle. Des mois qu’elle tergiversait. Enfin, elle franchit le pas. Certes, entre temps elle avait revu Marie, toujours aussi belle et tellement elle-même. Pas la Marie pleurnicheuse et soumise qu’elle avait quitté. Non, la Marie de la première rencontre, vive, amusante, gaie, calme et sereine. Cette femme qu’elle n’avait jamais cessé d’aimer. Mais, contrairement à ce que certains pensent encore pour se rassurer, pour juger, ce n’était pas cette dernière qui avait provoqué cette cassure entre Denis et elle. Ce n’était pas elle la responsable du coup de massue que venait de recevoir Denis. Cette souffrance avait été provoquée par le déni de celui-ci envers la personnalité de la mère de ses enfants. Pour lui, c’était Marie la responsable. C’était Salomé aussi, qui l’avait trompé pendant toutes ces années. Et ce, même si cette dernière avait mis un point d’honneur à ne pas entamer une histoire avec Marie avant d’en avoir terminé avec le père de ses enfants. Si tant est qu’un jour elle en aurait terminé.
Au départ, Salomé vécut dans un studio de 28m2 avec ses deux enfants dans le centre de Marseille. Marie les rejoignit rapidement avec sa fille de 4 ans. La vie ne fut pas toujours très facile à cinq dans ce minuscule réduit mais l’amour peut de grandes choses. Elles supportèrent donc beaucoup comme elles l’avaient d’ailleurs déjà toujours fait, à distance, patiemment, silencieusement, pendant plus de dix ans.
A l’heure où j’écris cette histoire, Salomé et Marie vivent ensemble avec leurs trois enfants à quelques mètres de Denis. Elles sont heureuses même si leur vie n’est pas simple. Elles vont devoir partager leur maternité, leurs enfants, leur vécu, leur personnalité. Le chemin sera long et parfois difficile. Elles pleurent encore, parfois. Elles ont peur, quelque fois, de se perdre de nouveau. Comme chacun d’entre nous, elles ne savent pas ce que l’avenir leur réserve. Mais ce que je peux dire, c’est que, quoi qu’il advienne, même si les chemins doivent diverger, l’amour sincère qu’on a eu pour l’autre ne nous quittera jamais vraiment, tout à fait.


 



EtC


Par EtC - Publié dans : Chroniques humaines
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Commentaires

Bonjour ^^
Nous te proposons de te faire publier sur un forum ainsi qu'un blog ^^
Voici quelques mots sur le projet : le blog :http://legacyword.boosterblog.com/

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Comment ça marche ? Ben votre histoire sera classée dans la catégorie de son genre, et chaque chapitre sera uploadé sur le blog avec possibilité de commentaires. En contre partie nous vous demanderons (quand le logo/bouton sera disponible) de faire un lien avec notre blog et en expliquant l'intérêt de celui ci.

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Commentaire n°1 posté par Lichan le 04/02/2009 à 10h11
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